Le journal de Soa Hélène

08 septembre 2011

Dodo phare

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Les fous se projettent sur la surface miroitante pour puiser en profondeur. Les dodos, eux, étaient plutôt tête en l'air, dans leur réminiscence de migrations. Il arrivait fréquemment qu'ils oublient les nécessités du quotidien, nourrir leur famille, trouver un abri pour la nuit. Il se retrouvaient alors surpris par tant d'inconséquence, le regard plongé dans la lune, transis et émerveillés d'avoir tout effacé. Mais la lune n'est pas si débonnaire, et plonger dans son oeil, cela ne nourrit guère. Tout au plus les dodos revenaient-ils bronzés de ces nocturnes échappées. Bronzés, et discrètement plus transparents.

 

Les fous, tout le jour, plongent à perdre haleine. Leur blanche propulsion crée des illusions de neige, nuages agités que les marins observent, fascinés et inquiets. Sur le rivage, les dodos divaguaient, ou dormaient, ou divaguaient en dormant, et ne s'inquiétaient de rien. Les marins prirent ombrage de cette nonchalance : pour qui se prennent-ils ces volatiles sans souci de pitance ? Croient-ils qu'il est honnête de s'accommoder d'un clair de lune, d'un lit d'herbe ? Et quand la bise sera venue, ils vont nous tondre la laine sur le dos, voler notre pêche, abîmer nos troupeaux ! Les marins rassemblèrent leurs colères, ce qui ne fut pas difficile.

 

Les fous, la nuit, aimaient alors à se blottir entre deux dodos pâmés. Il y faisait bien chaud, et puis on pouvait s'y protéger des coups de lune, c'était tranquille et même confortable. Quand les dodos commencèrent à s'effacer, les fous ne remarquèrent rien, leur sommeil était profond, les dodos étaient nombreux. Et quand les dodos disparurent vraiment, les fous ne voulurent pas y croire, pendant un long moment. Ils pensèrent : les dodos ont fini par sentir la faim, ils sont allés pêcher, allons donc les aider.

 

Les fous se projettent sur la surface miroitante pour puiser en profondeur. Ils se fracassent sur cette apparence qui leur cache une partie d'eux-mêmes, la plus tranquille, la plus lunaire.

 

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19 août 2011

Dodo miné

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Il fut un temps, bien avant l'ère du Goul', où les dodos avaient de l'envergure.

C'était alors un peuple migrateur, vadrouillant du Nord au Sud selon les saisons, et d'Ouest en Est selon leurs appêtits, insatiables de découvertes. Car les dodos se montraient friands de tout comprendre, avides de rencontres et d'horizons inconnus.

Pour les autres volatiles, plus prévisibles dans leurs déplacements, les dodos c'étaient en somme de curieux nomades, autant que des nomades curieux. Cette insoutenable liberté finit par agacer : on pouvait croiser les drontes à peu près n'importe où, absolument n'importe quand, quel désordre ! Les oiseaux se concertèrent. On décida de réglementer les migrations. On prétexta de fâcheuses collisions, des conséquences en santé publique, bref l'intérêt général. Les oiseaux érigèrent les habitudes de la majorité en bonne conduite pour la totalité.

Au début les dodos ne s'y attardèrent pas. A peine ces tribulations chatouillèrent-elles leurs oreilles. Leur monde était si vaste, si éblouissant. Mais peu à peu l'ostracisme se précisa. Ils se trouvèrent indésirables sur telle île, conspués dans telle ville. Alors seulement ils prirent conscience de la nouvelle réalité qui s'imposait : voler à contre-courant c'était devenir délinquant.

Les premières sanctions s'appliquèrent ; sous la menace de les occir, c'est leurs ailes que l'on se mit à raccourcir. Une longueur de moins à chaque vagabondage… et les dodos ne savaient pas s'empêcher de vadrouiller. Leurs ailes devinrent vite ridicules, mais leur soif d'aventure, elle, était toujours là. Ils avaient connu de telles ivresses, de telles vitesses, se contraindre à la routine c'était pire que tout. Alors ils s'amputèrent. En quelques générations, ils avaient fait de ce nouveau rite leur tradition. Ils coupaient les ailes des dodillons avant leur premier envol, persuadés qu'ainsi les petits parviendraient à supporter l'ennui de leurs existences programmées. Et quelques générations plus tard, les ailes inutiles poussaient naturellement atrophiées.

Avec le vol, les dodos avaient perdu le rire, et leur bel enthousiasme. Ils étaient devenus amers, amorphes ou colères. Alors quand le grand prédateur surgit dans leur existence, ils ne manifestèrent pas vraiment de résistance. L'ennui les avait rendus gras et lents, tristes et parfois méchants. C'étaient des oiseaux impopulaires. Ils allèrent remplir les panses affamées sans provoquer le moindre regret chez leurs congénères.

C'est pourquoi ils disparurent pour de bon. Sur cette île, notre île à tous.

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17 août 2011

Dodo rond

 

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Il fut un temps où l'île regorgeait d'animaux.

Les berniques et les oursins bien sûr, mais aussi les renards, les chevaux, et même les dodos, s'y épanouissaient en abondance. On sacrifiait rituellement le coq et l'agneau, on vénérait la bernique et le bigorneau, on laissait les dodos tranquilles car on leur trouvait un goût peu fameux.

 

Puis Gildas débarqua de son vaisseau de pierre.

 

Les dodos avaient pour habitude de pondre près du rivage. Les petits sitôt sortis de leur coquille allaient barboter dans l'écume et se régalaient de coquillages. Les renards rechignaient à se mouiller ; ils volaient un ou deux dodillons puis renonçaient.

 

Lorsque Gildas s'installa en ermitage, il préféra lui aussi la proximité du rivage. Surveillant la roche sacrée érigée sur la grève, il venait conquérir les consciences : Il croyait, dur comme pierre, pur comme l'air.

Et les femmes qui sont venues sacrifier sur la roche, il les changea en récifs et les nomma sorcières. Les oeufs de dodos accumulés juste à côté furent ainsi transformés en galets.

 

Les dodos vieillissant finirent par s'éteindre, et les renards aussi, faute de nourriture.

Les moutons et les lapins seuls se multiplièrent ; sur cette île, qui est notre île à tous.

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16 août 2011

Dodo rit fort

 

Alain M

Que vais-je faire de cet immense temps que je me suis mis de côté ?

Jouer peut-être, oui, mais à quoi ?

Aux confins de l'île s'étendait une forêt sombre, peuplée de drolatiques oiseaux. Aux premières heures de son insularité, Robinson avait occis quelques-uns de ces bipèdes, trop lourds pour s'envoler, trop confiants pour s'enfuir. Mais leur chair se révéla si fade, si grasse et écoeurante, qu'il trouva bien vite des viandes plus savoureuses à se mettre sous la dent.

La vacuité de ses jours lui en laissant le loisir, Robinson se prit à imaginer une occupation aussi insolite qu'inutile (on la désignerait plus tard sous le joli nom de dare-dare au dodo et la chasse au dahu n'en est qu'un avatar).

Il partait de nuit, muni d'un solide bâton, et traquait le dronte en parvenant à se faire peur avec les murmures des bois et les reflets de lune. Hélas, les drontes n'étaient pas si nombreux. Son nouveau jeu lui plaisait tant que Robinson passa ainsi plusieurs mois, à dormir le jour et vadrouiller dans l'obscurité. Avec le temps, la chasse s'avérait plus ardue car les drontes se raréfiaient. Et il arriva une nuit où Robinson n'en débusqua plus un seul : les dodos ridicules avaient disparu de l'île.

Robinson retourna à son oisiveté, et finit par se lever dans la matinée. C'est alors qu'il prit conscience d'une menace nouvelle. Les chairs putréfiées des disparus étaient devenues autant de nids à mouches : les larves y grouillaient par millions, et durant tout le jour, les insectes s'abattaient en nuées sur les provisions. Fi de l'oisiveté, il fallait réagir, car les stocks s'avariaient et tout serait bientôt à recommencer.

Reprenant son courage, Robinson entreprenait bientôt une tâche titanesque : l'enterrement des dodos. Et ce n'était point pari facile, car l'oiseau pouvait peser plus de cent cinquante livres. Avec humilité, Robinson creusait, creusait, creusait sans relâche, afin de soustraire son trésor aux nuées noires des dévoreuses. L'image des dodos décimés commença à le hanter. Il fora tant et tant l'île qu'il en épousa la terre : tout son être fut bientôt imprégné d'argile, il s'éprit de sa douceur, il adopta sa couleur.

Et lorsque, épuisé, il contempla le sol labouré – tous les dodos y avaient trouvé sépulture – il comprit que là serait son occupation, dans le plaisir de la matière. Alors, muni de ses deux mains, il modela dans la terre la silhouette des disparus, et aussi celles d'animaux de son souvenir, et pourquoi pas, les figûres des êtres de son avenir.

C'est ainsi que Robinson trouva sa voie en création.

Et comme Ietsé bien avant lui, il enfanta les êtres pour lui tenir compagnie.

Ietsé qui, comme chacun sait, est notre ancêtre à tous, à nous qui peuplons cette île.


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10 mars 2011

Gratelle

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Le prix du riz fait couler l'encre. Plusieurs importateurs malgaches viennent de se faire arnaquer d'une très grosse somme, par un distributeur de produits de première nécessité pourtant bien connu sur la place et de bonne réputation. Ils vont ester en justice... avant de découvrir que le distributeur escroc est en affaire avec l'Etat, ce qui est plutôt de mauvaise augure pour leur cause.

Le riz du tsena mora commence, lui, à se faire une très mauvaise image : d'après les petites gens, qui bénéficient de tickets pour aller s'approvisionner à moitié prix, ce riz serait arrosé de conservateurs, pour perdurer aussi longtemps que la crise. C'est du riz qui gratte : ceux qui le consomment sont régulièrement frappés d'un prurit désagréable.

L'oeil d'Anosy a troqué les fards mauves de ses jacarandas pour sept boules immenses qui flottent à sa surface. La loterie nationale renait de ses cendres -elle est bien la seule- et emplit la ville de sa voix tonitruante... même le fronton de la gare, pourtant monument national, n'y échappe pas. Des jeux et des watts, à défaut de riz. Trois petits tours et puis s'en vont, les ballons déjà ravis sont.

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06 décembre 2010

Larmes

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Les splendeurs de jacarandas s'achèvent en grosses gouttes qui tachent les trottoirs et surprennent les passants, l'arbre se répand en larmes. A moins que ce ne soit cette petite bestiole, évoquée par un ami, qui se régalerait des fleurs mauves et nous cracherait ensuite le suc poisseux.

 

JJR est accueilli par la collection d'œuvres complètes publiées par le CNRS, et ses manuscrits sont conservés au Centre culturel français, à la demande de la famille. Le petit-fils du poète a traqué l'un d'eux, dérobé par un cousin indélicat, jusque chez les bouquinistes d'Ambohijatovo. Trois jours de négociation pour récupérer le texte en trois parties. Il ne veut plus avoir ce genre de problème, les papiers sont mieux gardés au CCAC.

Évidemment, il y a parfois quelques mauvaises langues pour déverser un suc poisseux et haineux sur les épaules de la famille, déjà bien chargée de responsabilités ; de celles qui se nourrissent de belles choses, et les recrachent en fiel. Mais la ministre de la culture a donné son approbation, et cela conforte le petit-fils dans son choix.

Curieux héritage, de ce père si peu patriarcal, et qu'il faut à présent toujours reconvoquer, jusque dans ses zones d'ombre. Ses carnets rouges restent introuvables.

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16 novembre 2010

Dahalo

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Une pluie pointe quelques gouttes, et une petite musique de foudre, légère. W. m'assure qu'elle est trop discrète, il doit s'agir d'une pluie artificielle : Ratsiraka avait coutume de bombarder les nuages de sel, pour faire tomber des averses qui se faisaient trop attendre. Mais le tonnerre tout-de-même... Je ne vois pas le DJ en grand manitou du ciel et des foudres, il a trop à faire avec le riz, et le reste.

Zoé expérimente sur le petit voisin, trois ans, l'effet de son tutu blanc et de la chorégraphie approximative que je lui enseigne de temps en temps. Mijahiela semble fasciné. Toute sa vie, il la passera peut-être à la recherche de la fille du dimanche, en tutu blanc.

JR passe sa soirée chez un idéaliste, c'est lui qui le dit. Un haut fonctionnaire de la justice qualifié d'évangéliste du non par le chroniqueur d'hier, un qui ose l'opposition nette. Il faut dire que la question du référendum s'avère particulièrement mal posée : « Êtes-vous pour le changement ? » (sous-entendu : de constitution). La plèbe va entendre « Voulez-vous voir partir la HAT ? » et va voter oui à un régime de transition qu'elle veut pourtant voir s'achever. JR revient de sa soirée avec une histoire, et beaucoup d'interrogations. Voici l'histoire.

Un jeune voleur de zébu, un dahalo, avait été emprisonné dans le sud. Il risquait jusqu'à une peine de perpétuité. Les autorités judiciaires décidèrent de son transfert dans une prison d'Antananarivo, mais suite à ce transfert, sa famille procéda à son enterrement symbolique. Le jeune homme, ayant appris que ses proches avaient commencé le deuil, se laissa mourir pour répondre à leur attente. Une interrogation : Pourquoi la famille a-t-elle procédé à un enterrement symbolique ? Parce que c'est une responsabilité impossible à assumer que la charge d'un prisonnier à plus de mille kilomètres de son village. Un cousin à l'hôpital, ou en prison, c'est une bouche à aller nourrir trois fois par jour, avec les moyens du bord, et pour un temps qui peut se prolonger. Comment remplir ce devoir impérieux lorsqu'on vit loin ? Il ne reste qu'à couper le lien avec le vivant, en l'enterrant, symboliquement.

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02 novembre 2010

On the road again

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Accident de parcours pour JR. Je me retrouve, obligée, au volant du camion. Angoisse du passant prêt à traverser, des nids de zébus qui se fourrent sous les pneus, des charrettes à bras qui déboitent, des minibus qui s'emboitent. JR joue les copilotes en essayant de se maîtriser et m'engeule le moins possible. Je sens bien qu'il bouillonne. Je lui rétorque un « Fais pas ton JC », ça le calme direct. JC c'est mon père, il a tellement pressé ma mère à ses débuts de conductrice qu'elle n'a finalement jamais conduit, elle qui avait eu le permis du premier coup. Les enfants aussi se mettent en sourdine, il faut me laisser me concentrer. Les routes me sont pourtant familières, mais elles  semblent soudain toutes réinventées et je dois constamment réajuster ma file. La foule s'amasse devant la mairie du quartier des 67 hectares. C'est le temps du tsena mora, le bon marché, une distribution de riz HAT à prix allégé : une aubaine pour les citadins au ventre creux, une calamité pour les paysans, qui en cette période de soudure voient les cours s'effondrer alors qu'ils devraient atteindre leur maximum. Du riz volé et de la démagogie selon JR. Oui, de la démagogie de notre point de vue, nous qui avons le ventre plein.

 

Nirina s'occupe de la maisonnée depuis bientôt un an et demi. Pas si réifiée que ça, Nirina. Comme sa patronne se refusait à la laisser s'engager chez nous, elle s'est débrouillée pour se faire virer, débarrassant opportunément un touriste du trop plein d'argent qu'il dissimulait fort mal sous le matelas de la chambre d'hôtes. Opportunément aussi, sa cousine embauchée chez nous a souhaité rentrer à la campagne. Nirina a donc hérité de l'emploi qu'elle convoitait. Elle y a gagné, nous aussi, et personne ne trouve à se plaindre.

 

Dany Laferrière s'introduit dans mon demi-sommeil pour me raconter son retour au pays natal. Ce regard d'homme devenu du nord, étranger dans son sud, comme je peux le comprendre. Je m'installe à mon clavier, encouragée par cette lecture.

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16 septembre 2010

D'Antananarivo à Fierté-Haïti

Pas de texte de cette année 2009. Trop embrumée, agitée, incertaine. Pas encore digérée.
Je reprends le journal, je le mets en ligne, aiguillonnée par cette envie d'échange, entravée par la lenteur et le coût des connexions. J'invite JR à m'y rejoindre. Voici donc son retour au pays, et sa première contribution.

Briques

Antananarivo – Port-au-Prince par la ligne Fierté Haïti (Ahy 'ty, c'est à moi !) 

 

Miala tsiny. Je ne l'ai compris que quelques jours plus tard quand je ramenais mon neveu Sèl à l'aéroport. Je voyais des images d'Haïti et je me disais,  retenir d'Haïti, Toussaint Louverture, l'indépendance et la République, ainsi que les lettres et son monde de lettres débordant. Anonymes tragédies en HD au-dessus de mon neveu Sèl. Probablement des vagues échos entendus dans des flashes de journaux durant la semaine. Je me rappelais avoir pensé à Rodney Saint-Eloi, un poète et éditeur haïtien à qui je n'ai pas eu le temps d'écrire depuis notre rencontre à Ouessant en août dernier. De Rodney, ce qui reste c'est ce qui est transmis. Mon fatalisme atavique classa rapidement l'événement parmi les catastrophes ordinaires avec lesquelles les médias font leurs choux gras. D'Anthony Phelps, parler par signes en triste saison, surtout ne pas faillir ni défaillir. J'ai donc oublié, oublié d'autant plus facilement que les déboires administratifs du petit dernier de ma sœur Mary occupaient ma tête.

Sèl a été obligé de prolonger un peu ses vacances à Madagascar jusqu'à l'obtention d'un visa de retour en France. Né à Paris, ayant toujours vécu là-bas, il ne comprenait pas qu'on le considère comme étranger. Le masque peut faire oublier la peau mais ne la cache pas. Du haut de ses dix ans et demi, il s'estimait comme trompé sur la marchandise. Un peu comme moi apprenant que Frantz Fanon n'était pas haïtien mais martiniquais.

Mary, son mari et leurs trois enfants sont venus pour la fin de l'année. Dans les précipitations des départs bondés et l'ambiance de fêtes sans doute, les douaniers français ont omis d'accuser par un tampon dans son passeport le passage du benjamin  à la frontière. De Gary Victor, banal oubli. Les douaniers malgaches ont prévenu dès leur arrivée qu'un visa d'entrée serait requis pour le retour en France. Peinture naïve impossible de la queue devant le Consulat français tous les matins entre les jours fériés. Les vacances rêvées se teintaient d'amertume, et les fêtes en de longs moments diarrhéiques pour ma sœur. L'ensemble des documents qu'ils ont fourni ne suffisait pas à prouver aux yeux de l'autorité consulaire que Sèl avait vécu auparavant en France. De Marie Vieux-Chauvet, amour, colère et folie, … les cartes postales pornographiques. Ils ont eu beau montrer billet d'avion, carte d'embarquement d'Orly, acte de naissance, cartes pour le transport dans le neuf-quatre ou pour la cantine scolaire. Hélas, souvent un nom au mieux avec une puce, pas de photographie confirmant l'identité déclarée du jeune garçon. De Dany Laferrière, je suis un écrivain haïtien. C'étaient les vacances, personne à l'autre bout du fil pour certifier de sa scolarité française. Mary et Liv ont dû se résoudre à aller guetter l'ouverture des portes là-bas et laisser Sèl à mes bons soins. C'était pour quelques jours, ce n'était pas un Restavek. Il n'a pas voulu les accompagner à l'aéroport. Juste un petit signe de la main sans aller plus loin que le perron de la maison. Puis toute la soirée, il s'est juré de ne plus quitter la France avant d'avoir ses papiers français, à sa majorité, et même après, une fois rentré là-bas, en tous cas, de ne plus se prêter aux envies parentales de retour à la terre des ancêtres. 

De Louis-Philippe Dalembert, l'exil, voyage perpétuel entre l'enfance et l'âge adulte.

La dernière fois, la première fois pour Sèl, c'était pour la cérémonie du Hasoavana. « Mais Tonton, me dit-il quelques cinq ans plus tard, pourquoi on dit bonheur alors qu'il s'agissait de nous couper le zizi ? De Jacques Stephen Alexis, le réalisme merveilleux et la tectonique des plaques éducatives. Je le regardais un peu ébahi tout en songeant à la solution bancale qu'avaient trouvé à l'époque ses parents immigrés. Mary ne voulait pas qu'on fasse la chose au pays, à la merci d'un Papa-charlatan qui au détour d'un verre de rhum pourrait oublier de stériliser ses ustensiles. Liv ne trouvait pas de sens à un acte chirurgical dépouillé de rites. Par ailleurs, il ne voulait pas non plus que le premier contact de son benjamin, le seul né là-bas, avec la terre ne soit un traumatisme.

De Carl Brouard, le miracle nègre et notre extravagant aveuglement devant les points chauds du globe. Ils auraient pu noyer le problème dans les soucis du quotidien, l'oublier jusqu'à ce qu'il soit trop tard mais Père était passé pour des vacances et leur avait rappelé la coutume immémoriale. « Autant que je le sache, depuis toujours, les Malgaches sont circoncis ». J'imagine aisément le vieux leur signifier son attachement à la tradition, avant la prière qu'il tente; partout où il séjourne, d'imposer le soir. « On n'a pas abandonné la coutume même quand on est devenu chrétien ! D'ailleurs, aimait-il à rappeler, Jésus Christ est circoncis ! »

Du Vaudou, une représentation sensuelle de la réalité et la communauté des Arbres musiciens. Jésus est-il haïtien pour les Haïtiens ? Ils ont alors coupé... la poire en deux (pardon, les mots sont traîtres ;-). Sèl fut opéré sous anesthésie dans une clinique parisienne spécialisée puis ils vinrent enfouir l'ablation sous notre terre rouge, en même temps qu'on célébrait le bonheur de trois autres cousins.

« Ça ne t'a pas fait mal à toi ? je rappelais à Sèl.

« Mais si, me rétorquait-il, maty a, Tonton, j'ai cru mourir au milieu des autres quand ils ont crié. Après, on s'est regardé nos organes circoncis cicatriser. Ça a duré toutes les vacances. On a joué tout le temps.

De Jean Fernand Brierre, l'asile aux fils de Harlem.

« Et bien, je dis, tu as survécu à la douleur, tu es un homme maintenant, tu sais que tu survis à la douleur. Tu ne trouves pas que c'est une bonne chose de savoir cela, un bonheur ?

A son tour, il me regarda étrangement puis, avant de replonger dans sa Play Station, condensé ontologique de sa vie antérieure et à laquelle il s'accrochait davantage depuis le départ de ses parents, il me rappela qu'il n'avait que dix ans. De René Philoctète, la leçon de la terre et les rêves d'homme.

Au téléphone, il s'efforçait de se montrer positif, serein même. Il sondait ses aînés pour savoir si sa mère pleurait beaucoup. Curieux petit bonhomme mûri trop vite. A cinq ans, il nous entendit discuter de la loi qui lui permettrait de devenir français à sa majorité, il s'incrusta dans la conversation pour claironner que quand il serait grand, il voudrait être blanc. Avec ses parents, on en riait mais on en avait aussi un peu le ventre qui se serrait. J'avais le même serrement au ventre quand je l'entendais se persuader qu'ils allaient s'apercevoir au consulat de leurs erreurs documentaires. De Frankétienne, déborder de l'intérieur comme un lac qui s'enfle.

« C'est pas possible, me répétait-il en raccrochant, je suis tout de même le fils de mes parents, ils sont à Paris avec mon frère et ma sœur, et moi, je suis bloqué ici !

Le matin de la rentrée, les parents faisaient le pied de grue devant l'école. Ils n'ont pas pu s'empêcher d'être en avance. D'une bonne heure. Le directeur de l'école, mais le maire également informé, s'empressèrent de faxer certificat et attestation ; mais dessus ne figurait toujours pas la tête de Sèl. A tout hasard, la mère pensa à envoyer une photo de classe. Et pour la énième fois, nous revoilà au consulat.

De Marie Thérèse Colimon, célébrer une liberté au prix trois fois sanglant. Nous n'avons plus fait la queue de deux heures. Le gendarme auvergnat compatissait et ne nous demandait même plus nos identités à l'entrée. La salle d'attente, bondée bien que seule la moitié de la queue ait pu rentrer, balançait entre angoisse et espoir, l'espoir l'emportant, l'espoir d'obtenir ce visa sûrement un jour. Des îles qui marchent. Tout le monde fixait les magazines sur la table basse mais personne n'y touchait. J'entretenais Sèl sur sa future entrée au collège. Puis, en passant, je lui parlais de mon collège d'ici.

« Te fatigue-pas Tonton, je préfère là-bas. Je veux pas vivre ici. »

De Jean-Claude Charles, écrire à Paris l'écriture du déplacement. « Ici, c'est pauvre ! » me lâcha-t-il avant de se réfugier à nouveau derrière le mur de sa PS-II.

Peu avant midi, un fonctionnaire sortit d'un bureau en brandissant le visa attendu comme si c'était sa victoire. Sèl a pu desserrer les dents et appeler sa mère. Il a pris l'avion trois jours après. Au revoir devant la télévision grand écran de l'aéroport. Je me rendais compte de l'ampleur de la catastrophe en Haïti. « Tu vois, Tonton, tout ça ne serait pas arrivé si j'étais blanc ! »

De Dany Laferrière, en finir joyeusement avec les blondes, la malédiction et autres clichés. Avant de suspecter un mauvais sort jeté par un perfide quelconque, les anciens nous prévenaient des retours des choses. On redoutait tellement le tody qu'avant d'entreprendre n'importe quelle tâche, de prendre une décision, d'amorcer le moindre discours, on commençait par chercher les conséquences éventuelles ni prévues ni souhaitées. Et il y en a toujours une à laquelle on ne pense pas. Celle-là est le tsiny. On s'en excusait par avance. On enlevait le tsiny. Aussi avait-on coutume de dire : « Le zébu avant de mugir secoue ses cornes, le coq avant de chanter bat des ailes. Les hommes avant de parler, enlèvent le tsiny ». Miala tsiny !

De Géotropiques, ensevelir la honte, s'extirper de ces gravats de corruption, d'exploitation et d'esclavage comme on sort des tremblements de l'histoire. Comment font-ils ? Comment font-ils pour survivre à tant d'abêtissement, de violence et de mépris ? Errant dans le désert du Mexique, tombés des mornes du côté de Saint-Domingue, jetés à la mer du côté de Miami, de Gibraltar ou aux Canaries, à Mayotte, via Kwassa, par les airs même, Paris, Lyon, ou Genève, je ne comprends pas pourquoi certains, des enfants parfois, explique-moi, vont mourir dans un train d'atterrissage.

D'Yanick Lahens, le séisme a déjà eu lieu. Je tente de savoir ce que je faisais à ce moment-là. Je sors mon carnet de voyage TV 5, un carnet blanc à rayures bleues que je bourre d'annotations depuis des années et dont je consulte pour une fois les informations internationales. Y sont recensés les principaux aéroports, les normes des bagages pour le transport aérien, les fêtes nationales, les monnaies, les températures moyennes, les tables de conversion des différentes mesures, etc. Je cherche les fuseaux du temps de nos îles éloignées. Je ne trouve rien pour Haïti, rien non plus pour Madagascar. De Christophélès, l'opprobre des jours carnivores et la contre-attaque de Choucoune. Je pense recourir au planisphère offert à mon fils l'autre noël mais je ne sais pas où il l'a rangé. Si j'attends de passer dans un cybercafé pour connaître le décalage horaire, je vais encore remettre à demain cette lettre. De Lyonel Trouillot, Haïti avant que j'oublie.

La terre a dû trembler pendant que j'attendais avec mon neveu dans la salle d'attente au consulat, ruminant ce que je pourrais faire comme vacherie au fonctionnaire bien assis sur ses procédures de l'autre côté de la porte. Ou plutôt, plus tard, Haïti est à l'ouest, le soir, lorsqu'on fêtait au restaurant le fameux visa et que j'entreprenais à nouveau de détourner Sèl de sa console. De Jean Price-Mars, la plus émouvante histoire du monde, Haïti et la quête nègre du moi.

« Maintenant que tu sais que tu vas pouvoir rentrer, Sèl, dis-moi, à part la famille, qu'est-ce qui te manque le plus là-bas qu'il n'y a pas ici ?

« Les copains ! dit-il sans hésiter.

« Et que vas-tu faire en arrivant ?

« Je vais trouver les copains et on va se faire un foot, quelque chose, jouer !

« J'espère que maman n'a pas trop pleuré, ajouta-t-il.

D'Emile Nau, être soi-même et dire à Sèl ce qu'Haïti a livré au monde. La brume couvre par endroit la plaine d'Antananarivo. Les collines au fond se teintent de rose. Le jour se lève.

 

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20 février 2009

Fihavanana

Le février de crise prolonge à sa manière la pagaille de fin d'année : Behoririka voit ses trottoirs disparaître sous l'avalanche de vendeurs à la sauvette, les tourniquets des loteries sauvages ont repris quartier sur Analakely, prêts à engloutir les soixante-quinze mille francs malgaches distribués quotidiennement aux manifestants pour s'assurer de leur soutien au maire déchu qui ne peut plus espérer qu'en ce soutien-là. Les femmes des militaires sont placées en première ligne pour aller prendre les ministères, attendu que leurs époux se garderont de les prendre pour cible. A ces militaires, le gouvernement distribue des tenues de tortues ninja, fleurant fort le plastique chinois neuf, et les manifestants distribuent des clarinettes, des bâtonnets de sorbet, dans un geste que la gazette reprend pour illustrer le fihavanana. Pauvre fihavanana, mis à toutes les sauces, il a perdu saveur et sens. Dans ce conte-là, qui va finir par devenir traditionnel, le zébu arrogant affronte la volaille tonitruante, sous le regard du crocodile au guet. Toute la forêt en est secouée.

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JR évoque une nation en construction, des règles à s'imposer, un garde-fou à faire rédiger par les forces vives de la société civile. JR ne veut surtout pas fuir, il veut en être, de ceux qui vont poser les pierres de l'édifice à fonder. Le marasme atteint toutes les franges de la population, et les salaires sont amputés, bien plus que les horaires. Le moral se mine, et pourtant... Comment ne pas trouver légitime ce soulèvement de l'opinion ? L'acceptation a ses limites, ici aussi, et paradoxalement cela me rassure.

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17 février 2009

En espérant la pluie

A chaque manifestation qui enfle, à chaque mouvement d'assaut, JR se répète la même formule : Pourvu qu'il pleuve.

Il n'en finit pas de croire en ces averses torrentielles et miraculeuses, capables de faire rentrer la contestation sous terre, de rafraîchir les esprits, de laver les affronts. Il eût fallu que le cyclone Gael hâte un peu sa course vers la grande île, pour que le météore redouté se transforme en sauveur. Il eût suffi qu'il se presse un peu. Pour éviter le massacre des petites gens : une foule qui court sur le palais présidentiel, la police qui ne prévient pas et tire, les supposés mercenaires qui s'esquivent en hélicoptère, les morts, les blessés à l'hôpital. Et les pillages encore. Un bon palais est un palais vide, c'est la réflexion qui me vient devant les baies toujours closes d'Andafiavaratra que je salue chaque matin depuis ma chambre. En son temps, Tsiranana fut démis de sa fonction par une foule marchant sur Andafiavaratra, alors occupé. Aujourd'hui, c'est la vacance du palais qui nous protège, et aussi la proximité de l'Etat-major. Du moins, je m'efforce de le croire. Le bleu menteur a disparu avec la montée des fumées, sous les clameurs. Il a cédé la place à ce qui semble tenir lieu de vérité en pareilles circonstances : un brouillard opaque.

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26 janvier 2009

Rotaka

26 janvier. Le gris sombre de la colère s'élève en volutes lourdes aux quatre coins de la ville, en colonnes qui n'en peuvent plus de supporter ce bleu menteur, cette misère crasse. Le président s'est offert un bijou de luxe, un avion de pointe pour s'évader plus vite. Le président a saisi l'occasion d'une interview retransmise par plusieurs chaînes de télévision pour fermer celle du maire de la capitale, son opposant, qui lui est si semblable. Le président nourrit le projet de céder la terre des ancêtres aux Coréens. Le ton monte, et le tout part en fumée.

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Mais la colère s'estompe vite, car voici qu'on peut vider les entrepôts en toute impunité : l'armée a lâché le président voyou, durant tout l'après-midi on peut aller se servir et repartir d'un pas tranquille, le sourire aux lèvres, poussant qui un réfrigérateur énorme, qui une armoire, trimballant sacs de riz et télévisions, ordinateurs et étagères. Des magasins, il ne reste que les murs après le passage de la meute. Aucune agressivité dans l'air d'Ankorondrano, mais des dégâts collatéraux, déjà : un militant du maire exécuté par un gardien mercenaire de la télé du président, des gamins piétinés, écrasés par la chute des piles de sacs de riz, vingt-cinq corps calcinés dans un centre commercial incendié.

La lecture des quotidiens fait monter les larmes aux yeux, mais le jeune maire pavane, oui il est prêt à gouverner, bien qu'il n'ait aucune légitimité, oui il « contrôle la situation », non il ne regrette rien. Ni ces gamins sacrifiés, ni les archives de la télévision nationale qui elle aussi a brûlé, ni les commerces réduits en poussière que les assurances refuseront d'indemniser. La foule s'est crue riche pendant quelques heures, et le pays va le payer pendant des années.

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01 janvier 2009

Papillons

Dada Gilles (prononcer Dada Zil) a été promu au titre de tube de l'année. La chanson, qui provoque l'hilarité dans les bus, évoque ce sacré père Gilles qui, avec le retour d'âge, se met à draguer les petites filles. Mais il se réveille un peu tard, il n'est plus capable de grand-chose. Nous passons le Réveillon du 31 avec Gilbert, un Vazaha sexagénaire tombé sous le charme de Lili, une Malgache qui a l'âge de son fils aîné. Il a investi dans un hôtel-restaurant anciennement réputé, qu'il compte rénover. Gilbert nous livre des bribes de son histoire singulière. Ses premiers séjours sur la Grande Ile remontent aux années 70, il était alors ingénieur télécom du côté d'Arivonimamo. De cette époque doivent dater aussi ses premières amours pour une fille de Sambava, la mère de son fils. Il est revenu une dizaine d'années plus tard, pour investir à Nosy-Be. Chassé avec pertes et fracas par l'autorité de Ratsiraka, il a tout perdu, mais cela ne l'a pas découragé. Aujourd'hui il remet ça, avec de vastes projets de promotion immobilière sur les Hauts-plateaux, à croire que l'île rouge exerce sur lui un attraction invincible.

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A croire qu'elle exerce aussi une attraction irrépressible sur la conservatrice du Musée de la Nature, dans la même localité. Qui mène au cœur d'un jardin vaste et minutieusement entretenu une existence monacale et distanciée, émaillée seulement par la visite de quelques touristes pour la collection d'insectes réunie par son défunt mari.

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20 décembre 2008

Noël

Le temps du mauve ne dure guère, et déjà c'est le goût du rouge, l'arrivée des letchis. Ils se répandent en soubiques fatiguées à chaque carrefour, bientôt rejoints par les pacotilles chinoises qui marquent la proximité des fêtes. Alors la ville devient folle. Les centres commerciaux de Behoririka, véritables ruches sur plusieurs niveaux, se remplissent de convoitise et d'agitation, tout cela clignote, scintille et la même musique électronique de « Douce nuit » est serinée invariablement d'une alvéole à l'autre. Les autorités ont interdit la vente de véritables sapins dans la capitale, afin d'éviter les abattages sauvages qui défiguraient les bois alentour, et des merveilles en sisal blanc parcourent les artères sur les épaules des colporteurs, trouvaille digne des meilleurs stylistes qui ferait fureur dans les boutiques parisiennes branchées. Mon nid d'aigle se pare lui aussi d'un arbre blanc, qui se confondrait avec les murs, s'il n'y avait la guirlande lumineuse pour le bijouter.

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Noël s'éternise en obligations familiales, de visites, de cultes, de chorales et de services. Nos voisins se disent fatigués par tant de devoirs à remplir. Notre Noël est populaire, on traîne du côté d'Ambohijatovo, où le parc est envahi par les parieurs de tous âges, beaucoup de mineurs, qui ouvrent de grands yeux sur le destin d'une « roulette », une roue verticale de loterie, une grille de loto-quine ou un chamboule-tout. Les manèges minimalistes, avions de bois et cabines de pousse-pousse, sont mis en branle par la vigueur de jeunes frimeurs, qui dansent et se contorsionnent pour éviter au dernier moment les nacelles qu'ils lancent sans ménagement. Le groupe électrogène ne sert qu'à donner la cadence car du lancer à l'arrêt, tout est mu à l'huile de coude. Du côté d'Analakely, on déploie des « grandes roues » plutôt mignonnes, et les balancelles accueillent des Pères Noël peu crédibles qui se font photographier avec les familles au milieu d'un grand renfort de Mickeys, mini-motos, voitures à pédales et toujours, sapins scintillants. Tout est bloqué par les embouteillages et même à pied, on circule à grand-peine. J'imagine qu'une telle frénésie animait les fêtes foraines des années 50 dans la France de l'après-guerre, et je ne peux m'empêcher de comparer avec les foires d'aujourd'hui, où la débauche de manèges à sensations fortes ne parvient plus à enthousiasmer des badauds blasés.

 

Pour l'occasion, nous nous rendons avec JR au temple familial, assister à la veillée du 24 décembre. La chorale est au point, et la musique serait émouvante si elle se laissait entendre, car les jeunes ne renoncent pas à leurs conversations téléphoniques, recevant les appels et n'hésitant pas à en donner. JR est scandalisé par tant de laisser-aller, inconcevable à son époque. Mais quelques jours plus tôt, il a eu d'autres raisons d'être scandalisé : le Président a interdit d'émission la chaîne télévisée du maire, opposant qui lui fait de l'ombre. La rumeur s'empare des conversations, on parle d'un nouveau 2002, un renversement d'initiative populaire, qui débuterait par un culte œcuménique à Ambohijatovo. La politique agite à nouveau les langues, on évoque une possible grève générale, des noms sont avancés pour la succession, Andry, Ny Hasina...

 

Un brouillard épais obscurcit l'horizon sur la grande plaine, et ce Noël sans averse n'est pas le seul sujet d'étonnement.

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17 novembre 2008

Urban angano

Une brume de chaleur ouatée recouvre d'une paupière lourde l'iris verdâtre du lac. C'est le temps du mauve, et la ville apparaît sous son meilleur jour. Elle n'en reste pas moins championne des pollutions, qui s'en soucie ? Inquiétude des choristes réunionnais, dans l'avion qui les transporte vers cette voisine inconnue : La rue est-elle si peu sûre, les vols à l'arraché, l'anophèle, les lolitas ? Le ciel est-il si frais, l'arnaque si courante, la gastro si déshydratante ? En guide bienveillante, je les réconforte pour mieux les interroger : le peuple n'est pas violent, est-ce compréhensible ?

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La conteuse est arrivée de France, avec l'envie de saisir l'endroit à bras le corps ; elle nous imagine fabriquant des nuages, je me vois commercer aux pavillons, en performeuse improbable achetant les histoires du lieu. La conteuse se voit plutôt en train d'en vendre, des histoires, contre des bananes par exemple. Elle ne connaît pas la réalité d'un marchand de bananes.

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15 novembre 2008

Habitus

Il faudrait que je parvienne à me projeter en notable, car c'est la place que tout et tous me désignent. Pas facile néanmoins, quand on est fille de syndicaliste féministe, ex-communiste, j'ai pas l'habitus qui convient même si je sais me tenir en société sans déparer. C'est peut-être la raison profonde qui m'a poussée à renoncer à l'exercice de mon métier, malgré mon diplôme. Le sentiment de n'être pas à ma juste place. Je préfère depuis longtemps les marges, les positions inclassables, et dans cette ville à castes, je souffre de cette image qu'on me renvoie, Madame, la patronne, le pouvoir de l'argent, Papa-Maman. C'est un rôle que je ne veux pas assumer, et c'est là que ça coince. Pour JR, on dirait que ça ne pose aucun problème, il a très vite endossé le costume Armani de contrefaçon qui sied à sa fonction, et toutes les attitudes qui vont avec. Il reste l'étonnement des vendeuses de fripes d'Ambondrona, chez qui je provoque l'hilarité avec mon malgache de marchandage.

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04 novembre 2008

Envolée de moineaux sur l'artère commerçante

Envolée de moineaux sur l'artère commerçante. Les vendeurs des trottoirs déménagent leurs denrées dans la panique, et se posent immédiatement dans les voies perpendiculaires, sans même s'enfuir. Une jeune femme a dissimulé ses deux grands paniers de papeterie chinoise à l'ombre d'un 4x4 stationné et courbe son échine au dessus, pour passer elle aussi inaperçue. Aux yeux de qui ? Aux regards inquisiteurs des piqueteurs, une brigade municipale embarquée sur un camion à plateau, qui confisque apparemment tout ce qui dépasse. Mes questions provoquent les rires des petits vendeurs, et JR me donne plus tard des réponses : les vendeurs sont censés s'acquitter d'une patente qu'aucun ne peut payer. Les piqueteurs confisquent donc la marchandise, en guise d'amende. Quid alors du vendeur, responsable de cette marchandise devant le commerçant karane ou chinois qui la lui a confiée ? Sans doute est-il endetté à vie, hypothèse de JR.

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30 octobre 2008

Veloma d'Adèle

La coopérante en poste auprès de l'Université fait ses adieux à la capitale. Elle s'en va rejoindre son appartement avec vue, après quatre années passées à contempler le lac Anosy depuis la maison d'Ambatobevanja, abritée des vents d'est par le palais-musée. Adèle a fait les choses en grand, elle épuise sa cave patiemment constituée et le champagne rosé – suprême luxe – coule à flots. Les amis malgaches se présentent chez elle en début de soirée, alors que les Français s'éternisent tard dans la nuit. Nous arrivons en milieu de soirée, en bon couple mixte.

C'est pour moi une sorte d'intronisation dans la bonne société tananarivienne avec notamment la présentation à ceux qui seront nos voisins dans quelques jours, puisque nous sommes les heureux élus, ceux qui vont investir désormais ce nid d'aigle convoité. De vieilles familles malgaches, qui devraient nous accepter sans trop d'appréhension puisque nous sommes déjà liés par des amis communs. A tribord, la famille des princes, andriana reconnus, filiation avec les monarques et fastueuse demeure de brique rose, représentée par un enseignant qui travaille à l'Académie. Des relations de JR donc. A bâbord, le professeur de médecine avec qui nous partagerons la maison du pasteur Ravelojaona, descendant de ce dernier, spécialiste des yeux et des oreilles, 87 ans, « un frère pour Jocelyn » selon Claire R. à qui j'ai rendu visite cette semaine. Je ne manque pas d'évoquer ce lien, ce qui à l'évidence achève de rassurer le vieil homme sur notre bienveillance. A la proue, la petite fille du pasteur et sa famille, qui aime chanter et jouer de la guitare, avec un petit garçon de quatre ans. Ils ont habité « notre » demeure par le passé mais le jeu des successions les a déplacés en avant, sur une petite parcelle où ils ont édifié une bâtisse tout en hauteur qui gâche « notre » vue sur le lac. A la poupe, en figure tutélaire, le palais d'Andafiavaratra, ancienne demeure des premiers ministres et actuel musée des monarchies malgaches, autrefois à l'ombre du Rova, jusqu'à l'incendie qui ruina le palais de la reine et laissa Andafiavaratra en chanceux rescapé de la calamité.

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Dans les années 60, des descendants obscurs du premier ministre aux trois reines, qui eut quinze enfants reconnus, sans parler des adoptés ni des restés-dans-l'ombre, vinrent trouver le père de JR, un des rares à cette époque à avoir fait des études et acquis des notions juridiques, afin qu'il fasse valoir leur droit à une part d'héritage puisqu'il aurait été, lui aussi et par sa mère, un descendant du politicien prolifique. Mon beau-père m'a montré de son vivant le dossier qu'il avait alors constitué, les preuves de ces filiations, qui n'avait bien sûr pas réussi à faire valoir quoi que ce fût. On ne commerce qu'avec ses pairs, la vie est dure et les parents sans le sou restent avant tout de potentiels quémandeurs, c'est pourquoi il est habituel de les ignorer. C'est seulement lorsque leur réussite sociale sera éclatante, lorsqu'ils seront en position non plus de demander mais de rendre service, qu'on fera une allusion discrète au lien de parenté. Car rien ne s'oublie pour qui veut retisser ces liens-là. JR m'explique ces subtilités, lui qui s'est rendu hors caste en épousant une vazaha. Genre de mésalliance qui n'a pourtant rien de nouveau puisqu'il est fréquent de trouver un ancêtre européen essaimé dans l'arbre généalogique des meilleures familles malgaches. J'imagine une généalogie fictive, magnifiée par un travail de broderie kitsch. Des perles, des paillettes et des strass, de quoi rendre éternel un arbre entièrement inventé. Je n'ai toujours pas vu la tapisserie de Bayeux, c'est sans doute pourquoi elle continue de titiller mon imaginaire et mes velléités de brodeuse.

 

Ce veloma, c'est aussi comme on me le fait remarquer un sorte de crémaillère improbable dont les invités augureraient de nos futures relations. Du côté des Français, les  personnalités invitées par Adèle apparaissent contrastées. Il y a les relations professionnelles, le conseiller culturel de l'ambassade, le chargé de projet bilinguisme, ceux-là n'ont pas vraiment l'air d'être là à titre purement amical. Il y a les épouses, celles qui me branchent immédiatement soit par curiosité pour une vazaha nouvelle, soit par désir de conserver une entrée sur cette fabuleuse terrasse. J'apprends de leur bouche les subtilités de niveaux et de fréquentation entre l'école française B et la A plus populaire. Il y a ce couple un peu décalé  en quête du lamentin. Il y a aussi, c'est fatal, celui qui illustre le concept malgache du caca qui rebondit : ça peut sembler voler très haut, ça reste du caca. Celui-ci fait une crise de jalousie et de lèse-possession car JR  avait commencé à bavarder avec sa femme. Celui-ci se vante à qui veut l'entendre de visiter demain une maison au loyer de 2000 euros : le loyer est payé par le MAE, quelle importance ? Celui-ci évoque à grand bruit les enveloppes financières administrées par la coopération française, puisqu'à Mada, tout le monde l'aura compris, le patron c'est lui. De la merde qui rebondit.

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20 octobre 2008

Averses

Les pluies sont en avance. Vers la fin de l'après-midi, quand l'heure de pointe paralyse la circulation des véhicules sur l'ensemble de la cité, le ciel troque son bleu menteur pour un noir criant de vérité, et tout de suite après, la vérité tombe en éclairs violents et sonores. Le niveau des eaux monte alors à une allure folle, les caniveaux deviennent ruisseaux infranchissables, et il ne reste plus qu'à les traverser pieds nus, les chaussures à la main. Ou bien attendre. Car aussi vite qu'il est monté, le niveau va redescendre, il faut juste s'immobiliser une petite heure en espérant la décrue.

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J'ai rendez-vous avec une dame de la direction du patrimoine, je souhaite lui présenter un de nos livres. Elle m'a promis son retour à 15h30 mais à l'heure dite elle n'est pas encore revenue de réunion, et un quart d'heure plus tard son 4x4 se gare devant l'escalier de la bibliothèque nationale, mais il pleut, et elle reste à l'intérieur du véhicule. Elle a décidé d'attendre. Comme c'est un peu long, elle en profite pour donner quelques coups de fil, ce qui la rend injoignable pour sa secrétaire. Moi, j'attends depuis 14h00, au sec. Je parcours les gazettes, j'assiste même à un contrôle inopiné du cabinet du ministre (dont fait partie un gendarme en tenue) venu vérifier si les employées du patrimoine sont bien à leur poste. Elles sont là, et s'ennuient ferme. A 16h30, je quitte finalement la bibliothèque nationale, c'est l'heure de pointe et je dois aller chercher mes enfants à l'école. C'est aussi le moment que choisit la dame pour quitter son automobile, nous nous croisons dans l'escalier, elle sous un parapluie galamment tendu, moi avec mon livre à l'abri dans mon sac. Je n'ai montré aucun signe d'impatience, j'en gagne en malgachitude.

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15 octobre 2008

Les carnets de Tana.

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C'est chez Mina que parfois la rumeur germe, au contact des consultants qu'elle héberge durant leur actif séjour. La maison ocre est ancienne et joliment rénovée, confortable, décorée avec goût. La cour, en troisième plan dans un quartier populaire et central, semble baignée de tranquillité, elle abrite même quelques papayers, un néflier. Au dessus d'une table honorable, le sourire de Mina adoucit l'impression laissée par la ville. Les étrangers s'y précipitent comme vers une oasis inespérée, à tel point que la maison d'hôtes a ouvert cette annexe de construction récente, deux appartements spacieux, entièrement équipés. Les ONG spécialisées en environnement, l'Unicef, les coopérants de l'ambassade de France, les Malgaches de haute situation autant que les Vazahas aventuriers, tous se retrouvent un jour ou l'autre devant un verre, et l'on cause. L'Ambassadeur de France a été expulsé du pays. Le CCAC accueille une pièce sur les événements de mars 47, contre l'avis de l'ambassade qui invite ses fonctionnaires au boycott du spectacle. Mina relaie l'info. On dit que le père du dramaturge serait ratsirakiste, il a même souffert les tortures infligées par le régime actuel. Mina diffuse les demi-vérités. Tana adore les cancans, et son goût du people s'imprime en papier glacé.

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